Au-delà des problèmes : découvrir vos forces !
Pendant une grande partie de son histoire, la psychothérapie s’est principalement intéressée aux difficultés psychologiques : symptômes, conflits internes, traumatismes, comportements inadaptés ou relations dysfonctionnelles. Cette orientation a permis de développer des modèles cliniques considérables et de nombreuses méthodes thérapeutiques. Elle a également contribué à mieux comprendre la souffrance psychique et les mécanismes susceptibles de la maintenir.
Cependant, une question demeure : que se passe-t-il lorsque l’on ne considère plus seulement ce qui fait souffrir une personne, mais également les forces qui lui permettent de se développer, de s’adapter et de construire une existence satisfaisante ?
L’analyse transactionnelle traditionnelle, comme de nombreux courants de la psychothérapie conventionnelle, s’est historiquement davantage concentrée sur la compréhension des scénarios de vie, des transactions, des conflits entre états du moi et des mécanismes à l’origine des difficultés. Cette perspective demeure utile, mais elle peut devenir limitée lorsqu’elle laisse au second plan les ressources positives de l’individu.
Une psychothérapie longtemps centrée sur le problème
Dans de nombreux modèles psychothérapeutiques, la première question clinique est implicitement : « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Cette question est légitime. Elle permet d’identifier les symptômes, les souffrances, les difficultés relationnelles et les facteurs qui contribuent à leur maintien. Mais elle ne suffit pas nécessairement à comprendre une personne dans toute sa complexité.
Deux individus présentant des difficultés comparables peuvent disposer de ressources très différentes. L’un peut bénéficier d’un réseau relationnel solide, d’une grande capacité d’adaptation ou d’un sentiment profond de responsabilité personnelle. L’autre peut être davantage isolé ou manquer de stratégies efficaces pour faire face à l’adversité.
La présence ou l’absence de ces ressources peut modifier considérablement l’évolution d’une situation psychologique.
La question thérapeutique peut donc être élargie : non seulement « qu’est-ce qui pose problème ? », mais également « qu’est-ce qui fonctionne déjà ? », « sur quelles ressources cette personne peut-elle s’appuyer ? » et « quelles forces peuvent être développées ? ».
L’apport de l’analyse transactionnelle
L’analyse transactionnelle, développée par Eric Berne à partir des années 1950, a proposé une conception particulièrement accessible des interactions humaines. Ses concepts d’états du moi, de transactions, de jeux psychologiques et de scénario de vie ont fourni un langage permettant d’observer les modes relationnels et certains schémas répétitifs.
L’un de ses concepts fondamentaux est celui des trois états du moi : Parent, Adulte et Enfant. Cette distinction permet notamment d’examiner la manière dont une personne pense, ressent et agit dans différentes situations.
L’analyse transactionnelle ne se réduit toutefois pas à l’étude des difficultés. Elle contient également des concepts orientés vers le développement et l’autonomie, notamment l’importance accordée à la capacité de décision, à la responsabilité et à la possibilité de modifier certains schémas de fonctionnement.
Il serait donc excessif d’affirmer que l’analyse transactionnelle « ignore » les ressources humaines. Une formulation plus précise consiste à dire que certaines pratiques traditionnelles ont pu accorder davantage d’attention à la psychopathologie, aux scénarios et aux transactions problématiques qu’à l’étude systématique des forces et des ressources positives.
Cette distinction est importante : elle évite de transformer une critique historique en généralisation.
De la correction des difficultés au développement des ressources
Une approche centrée exclusivement sur la réduction des symptômes risque de définir le progrès comme l’absence d’un problème.
Or, ne plus souffrir d’un symptôme n’équivaut pas nécessairement à avoir construit une vie satisfaisante.
Une personne peut, par exemple, ne plus être paralysée par l’anxiété tout en restant insatisfaite dans ses relations. Elle peut avoir réduit ses comportements d’évitement sans avoir développé un sentiment d’efficacité personnelle. Elle peut avoir compris l’origine de certaines difficultés sans savoir encore quelle direction donner à son existence.
Cette distinction a contribué à l’émergence d’approches davantage centrées sur les ressources, les capacités d’adaptation, les relations positives, les valeurs et le développement du potentiel humain.
La psychologie positive, notamment, a cherché à étudier scientifiquement des phénomènes tels que les forces de caractère, les émotions positives, l’engagement, les relations, le sens et l’accomplissement. Elle ne constitue pas pour autant un remplacement de la psychothérapie traditionnelle : elle représente plutôt une perspective complémentaire qui déplace une partie de l’attention vers les facteurs associés au fonctionnement optimal.
Quelles sont ces « forces » ?
Le terme « forces » doit être défini avec précision. Il peut désigner des réalités différentes selon le modèle théorique utilisé.
Il peut s’agir de :
- ressources personnelles ;
- capacités d’adaptation ;
- compétences relationnelles ;
- sentiment d’efficacité personnelle ;
- autonomie ;
- capacité à établir des limites ;
- créativité ;
- persévérance ;
- capacité à donner du sens à l’expérience ;
- soutien social ;
- qualités relationnelles ;
- valeurs personnelles ;
- capacité à apprendre de l’expérience.
Ces éléments ne sont pas interchangeables et leur importance dépend du contexte.
Une force peut également devenir une vulnérabilité lorsqu’elle est utilisée de manière excessive. La persévérance, par exemple, peut être une ressource lorsqu’elle permet de poursuivre un objectif réaliste, mais devenir problématique lorsqu’elle conduit à persister dans une situation manifestement destructrice.
Il est donc préférable de ne pas concevoir les forces comme des caractéristiques intrinsèquement positives. Elles doivent être comprises dans leur contexte et dans leur fonction.
Une vision plus équilibrée de la personne
L’un des enjeux fondamentaux consiste finalement à dépasser l’opposition entre « problème » et « force ».
Une personne n’est ni uniquement l’ensemble de ses symptômes, ni uniquement la somme de ses qualités. Elle possède une histoire, des vulnérabilités, des ressources, des relations, des valeurs et une capacité plus ou moins grande à transformer son environnement et à être transformée par lui.
Dans cette perspective, le travail thérapeutique peut poursuivre plusieurs objectifs simultanément :
- réduire la souffrance lorsque cela est nécessaire ;
- comprendre les mécanismes qui entretiennent les difficultés ;
- identifier les ressources déjà présentes ;
- développer de nouvelles compétences ;
- améliorer la qualité des relations ;
- favoriser l’autonomie et la capacité de décision ;
- permettre à la personne de construire une existence cohérente avec ses valeurs.
Cette conception élargit la fonction de la psychothérapie. Il ne s’agit plus seulement de réparer ce qui est considéré comme défaillant, mais également de comprendre et de renforcer ce qui permet à une personne de fonctionner, de s’adapter et de se développer.
Conclusion
L’histoire de la psychothérapie ne peut pas être résumée par l’idée selon laquelle les approches traditionnelles auraient simplement « négligé les forces ». Une telle affirmation serait trop générale.
Il est néanmoins pertinent d’observer que de nombreux modèles cliniques ont historiquement été construits autour de la souffrance, de la psychopathologie et de la résolution des problèmes. Le développement ultérieur d’approches centrées sur les ressources, les capacités et le fonctionnement optimal a permis d’élargir cette perspective.
Pour l’analyse transactionnelle contemporaine comme pour la psychothérapie en général, l’enjeu n’est donc pas nécessairement d’abandonner l’étude des difficultés. Il consiste plutôt à articuler l’analyse des problèmes avec l’identification et le développement des ressources.
Comprendre pourquoi une personne souffre reste essentiel. Comprendre ce qui lui permet de résister, d’évoluer, de créer des liens et de donner une direction à sa vie l’est tout autant.
Une psychothérapie complète ne devrait ainsi pas seulement demander : « Qu’est-ce qu’il faut changer ? »
Elle peut également demander : « Quelles forces sont déjà présentes, et comment peuvent-elles être mobilisées ? »
